Journal d'un chambardement

L’Hôpital Joffre-Dupuytren, hôpital gériatrique situé à Draveil (Essonne) dépendant de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, est pris dans une tourmente qui remet en cause jusqu’à son existence même.

Pour la première fois depuis longtemps, le mouvement de révolte des personnels inclut une mobilisation des médecins du site face à des annonces de restructurations avivant les pires craintes.

C’est dans ce contexte, et pour mettre sur la place publique le journal des évènements afin que chacun puisse suivre leur déroulement en connaissance de cause, que le Collectif des Médecins de l’Hôpital Joffre-Dupuytren entreprend la rédaction de ce blog.

mercredi 10 mars 2010

Single eye box

Merci à Christian H. pour les fichiers vidéo ci-dessous :

ainsi que pour les 3 montages vidéo réalisés par les organisations syndicales de Joffre-Dupuytren, parce que ce n’est pas parce que le sujet est sérieux qu’il ne faut pas le mettre aussi en musique. Il ne leur manque que de bons titres pour que ce soit parfait :

Du blanc sur la ligne : les interlocuteurs de l’Hôpital Joffre-Dupuytren aux abonnés absents

Une des choses troublantes de toute cette affaire, c’est à quel point les annonces sont abruptes et à quel point elles sont suivies d’une absence d’explication, voire simplement de communication. Le silence radio règne en maître. Les différents courriers restent toujours, à notre connaissance, sans réponse.

Où en est-on de la demande de rendez-vous de Monsieur Georges Tron, Député-Maire de Draveil, avec Monsieur Benoît Leclercq, Directeur Général de l’AP-HP ? Qui peut ne pas penser que les échéances électorales proches rendent réticent un responsable administratif à publiciser un conflit ouvert avec un élu pouvant avoir accès à la scène médiatique ? Qui peut ne pas se dire que si on ne veut pas douter de la politesse, du respect pour un représentant du peuple, de la considération pour le président de Commission de Surveillance de l’hôpital, il se peut que le DG de l’AP-HP n’ait tout simplement rien à dire ? Qui peut ne pas comprendre que la réorganisation de l’AP-HP est gérée de plus haut, comme l’aurait affirmé le Président de la République recevant quelques médecins de l’institution le 13 Janvier 2010 ?

Où en est-on de la réponse à la lettre au Président de la CME de l’AP-HP ? Doit-on l’imaginer les mains aussi liées que le seraient celles du DG de l’AP-HP ? Doit-on le voir si persuadé du danger immédiat courant l’institution qu’il se satisferait d’une casse partielle qui épargnerait sa survie ? Doit-on le penser si débordé à sauver les meubles que le temps lui manquerait pour expliquer son action et consoler les victimes ?


Où en est-on de la réponse à la lettre au Président du Syndicat de Gériatrie des Hôpitaux de Paris ? Doit-on imaginer un effet de sidération suivant la perception du vent du boulet ? Doit-on voir un accord tacite sur le projet de regroupement des activités de Gériatrie de l’AP-HP sur Paris intra muros, ce d’autant qu’un membre éminent de la communauté gériatrique participait à la réunion décisive de Conseil Exécutif de l’AP-HP du 19 Janvier 2010 ? Doit-on penser à une dérive universitalo-centrée dans la pensée des instances de la gériatrie parisienne ?

A moins qu’il ne faille invoquer une simple indifférence.

Une indifférence devant une structure qui fonctionne à plein régime, avec un taux d’occupation de ses lits de SSR de l’ordre de 95% en 2009, record parmi les structures équivalentes de l’AP-HP.

Une indifférence devant une structure dynamique qui a dû refuser en 2009 l’admission de 900 patients faute de place.

Une indifférence devant une structure rénovée de fond en comble il y a 3 ans, lui permettant d’accueillir des patients dans des conditions modernes de confort et de sécurité. Une indifférence quant à l’argent public investi alors dans cette rénovation.

Une indifférence devant une structure intégrée dans son environnement avec des patients pour l’essentiel de la proximité, donc loin de dépendre de patients parisiens qui engorgeraient les services de CHU et devraient subir une délocalisation préjudiciable à l’heure de leur transfert en SSR.

Une indifférence devant une structure implantée dans un bassin de population dont la perspective démographique montre pour les dizaines d’années à venir un besoin croissant de prise en charge gériatrique. Une structure dont les personnels eux-mêmes, pour la plupart, vivent et sont intégrés dans ce tissu de population local.

Une indifférence devant une structure intégrée disposant des outils et des compétences lui permettant la prise en charge de la plupart des pathologies gériatriques, quel que soit leur stade évolutif, de leur émergence, éventuellement dans l’urgence, jusqu’à la toute fin de vie.

Une indifférence quant à l’avenir d’une structure brutalement amputée de 10% du total de ses lits et de près de 20% de ses lits de SSR. Une indifférence pour une structure qui a pourtant déjà commencé à penser son avenir avec un projet « Castor » de construction sur le site de Dupuytren d’un nouveau bâtiment destiné à l’accueil des patients de SLD à la fermeture programmée du site de Joffre, projet déjà avalisé et financé par l’AP-HP.

Mais ce serait trop désespérer de la nature humaine que de verser sans hésiter dans cette interprétation.

lundi 8 mars 2010

Journal des évènements


Pour en revenir à des choses plus immédiatement pratiques, voici une petite présentation du journal des évènements de ces dernières semaines. Toutes les informations permettant de compléter ce journal sur des points manquants sont évidemment bienvenues.


07/12/09



  • Réunion publique au Théatre Municipal de Draveil, avec le Maire (M. Georges Tron) et le Directeur Général de l’AP-HP (M. Benoit Leclercq) : Promesse de maintien de l’activité de Joffre-Dupuytren

08/01/10

  • « Entretien d’embauche » pour la Direction du Site de Joffre-Dupuytren de M. Younes Benanteur avec M. Benoit Leclercq

19/01/10

  • Conseil Exécutif de l’AP-HP : décision des transferts de 68 lits de SSR de Joffre-Dupuytren (+ 37 de Georges Clémenceau, + 85 de Charles Foix) vers l’Hôpital Rotschild pour le 01/10/10

Hôpital Richaud, Versailles (désaffecté)

26/01/10

08/02/10

  • Lettre de M. Benoit Leclercq à M. Georges Tron

11/02/10

12/02/10

  • Création du Collectif Médical pour la Défense de l'Hôpital Joffre-Dupuytren (CMD-HJD)

15/02/10

  • Réunion du Conseil Général : Vote d’une motion de soutien à Joffre-Dupuytren et à Georges Clémenceau

16/02/10

Hôpital désaffecté (Amérique latine)

17/02/10

18/02/10

  • Réunion de la Commission de Surveillance de Joffre-Dupuytren
  • Email au MDHP

19/02/10

  • Rencontre CMDJD – Georges Tron (Annulé)

24/02/10

  • Le CMDJD cosigne avec les syndicats un courrier à M. Georges Tron pour appuyer sa demande de rendez-vous rapide avec M. Benoit Leclercq
  • Editorial de Georges Tron sur le site web de la ville

26/02/10

  • Publipostage d’une information vers les acteurs de la politique de santé de la région
  • Courrier de Mme Claire-Lise Campion (Sénatrice de l'Essonne) à Mme Roselyne Bachelot-Narquin (Ministre de la Santé) pour défendre les revendications des personnels des hôpitaux Joffre-Dupuytren et Georges Clémenceau
04/03/10

  • Envahissement du CTLE d’Albert Chenevier par les personnels de JD : promesse de Mme Martine Orio, directrice du Groupement Hospitalier, de se rendre à Joffre-Dupuytren le 05/03/10

05/03/10

  • Rencontre entre Mmes Martine Orio et Françoise Quesada et des représentants des personnels à Dupuytren : elles redisent le contenu des décisions annoncées, sans laisser de place à la négociation
  • Dossier dans L’Humanité

08/03/10

  • Communiqué du Dr Olivier Henry (Président SGHP - Syndicat de Gériatrie des Hôpitaux de Paris -) : il reprend l'argumentaire de la Direction Générale pour expliquer le sort fait à la Gériatrie de l'AP-HP ; s'en suit une série de protestations de gériatres de plusieurs hôpitaux (Joffre-Dupuytren, Georges Clemenceau, Charles Foix, Saint-Antoine, Kremlin-Bicêtre) contre l'attitude du SGHP
  • Réunion du DG et des Présidents de CCM des hôpitaux gériatriques de l'AP-HP

10/03/10

11/03/10

12/03/10

  • Rassemblement unitaire devant le Siège de l'AP-HP
  • Séquestration à l'Hôpital Emile Roux durant 7 heures de la Directrice de l'Hôpital (Mme Sabrina Lopez) et de la Directrice du Groupement Hospitalier (Mme Martine Orio)
  • Visite de représentants du MDHP aux personnels occupant le Siège : Communiqué de Presse du MDHP
  • Déblocage du Siège dans la soirée, après engagement de la Direction Générale à suspendre les restructurations jusqu'aux résultats des négociations

15/03/10

17/03/10

  • Démarche de soutien des revendications des personnels des hôpitaux Georges Clemenceau et Joffre-Dupuytren auprès du Ministère de la Santé de trois élus essonniens, Messieurs Franck Marlin (Député-Maire d'Etampes), Patrick Imbert (Président de la Communauté de Communes du Val d'Essonne et Conseiller Général du canton de Mennecy) et Jean Prioul (Maire de Champcueil).
  • Grève des Biologistes du Laboratoire Multi-Site de Biologie Gériatrique (Joffre-Dupuytren, Georges Clemenceau, Emile Roux), et Communiqué de soutien de 2 syndicats de Biologistes et de la Confédération Médicale Hospitalière.

18/03/10

19/03/10

  • Le Directeur du Site est retenu dans une salle de réunion durant 6 heures, jusqu'à l'acceptation du DG, Monsieur Benoit Leclercq, de venir rencontrer les personnels à Dupuytren avant la 1ère réunion de négociation au Siège (prévue pour le 26/03/10 sur le thème "Gériatrie, SSR gériatrique et spécialisé"). Rencontre enfin programmée pour le 25/03/10 à 15h30 avec l'Intersyndicale, le CMDJD, et Monsieur Georges Tron, Député-Maire de Draveil et Président du onseil de Surveillance de l'hôpital

22/03/10

23/03/10

  • Refus du CCM de Mondor-Chenevier de ratifier la constitution du Groupe Hospitalier Henri-Mondor : camouflet à la Direction
  • Entretion des élus de Draveil au Ministère de la Santé

24/03/10

  • Réunion entre les interlocuteurs syndicaux et médicaux en préparation de la négociation du 26/03/10 avec la Direction de l'AP-HP
  • Séquestration du Directeur de Cochin

25/03/10

  • Annulation au dernier moment de la venue de M. Benoît Leclercq, DG de l'AP-HP, à la rencontre promise sur le site de Dupuytren.
  • Nouvelles rétentions de directeurs d'hôpitaux de l'AP-HP : Avicenne et René Muret
  • Dépot de plainte de l'AP-HP et de 8 de ses cadres de trois hôpitaux différents à propos des rétentions de directeurs

26/03/10

  • Première rencontre de la série de négociations programmées suite à l'occupation du Siège de l'AP-HP le 12/03/10 : sujet = "Gériatrie, SSR gériatrique et spécialisé".
  • Journée de grève des personnels de l'Hôpital Joffre-Dupuytren

30/03/10

  • Seconde rencontre des Présidents de CCM des Hôpitaux gériatriques de l'AP-HP avec le Directeur Général

31/03/10

02/04/10

  • Rencontre du DG de l'AP-HP avec l'Intersyndicale et M. Georges Tron, Maire de Draveil, au Café-Culture de Draveil

07/04/10

  • Délai de 24 heures annoncé pour la version écrite du relevé de conclusions de la rencontre du 02/04/10 au Café Culture de Draveil qui était prévue pour le 07/04/10
  • Communiqué du SGHP (Syndicat de Gériatrie des Hôpitaux de Paris) : enfin !

dimanche 7 mars 2010

Et le patient dans tout ça ? : la suite

Dans le conflit entre papa-qui-tient-la-bourse - le gestionnaire au nom du citoyen-contribuable - et maman-qui-met-du-baume-sur-les-plaies - le soignant au nom du citoyen-patient -, on a vu comment Papa s'est débrouillé pour ramener Maman dans sa cuisine pour qu'elle s'occupe de ses affaires. Mais ce qu'elle voit de la fenêtre de sa cuisine, Bobonne, ce n'est pas très compliqué (dans ce qui suit, les histoires décrites sont modifiées de manière à rendre impossible la reconnaissance des patients).


Elle voit l'histoire de Monsieur A., 80 ans, habitant Viry-Chatillon avec son épouse, arrivé à l'Hôpital Rotschild par une connaissance de sa fille pour l'exploration d'un amaigrissement suspect. On lui découvre un cancer colique que son état général ne permet pas de traiter autrement qu'en prenant soin de son confort. Des demandes d'admission en Unité de Soins Palliatifs sont lancées. Une première réponse positive arrive d'une USP de Paris. L'acceptation de l'USP de Joffre-Dupuytren arrive la veille du transfert, mais la date d'admission proposée est de peu postérieure à celle prévue dans Paris. Le transfert dans Paris est maintenu par l'hôpital pressé de libérer un lit. L'épouse, qui ne peut imaginer ni laisser son mari sans visite une seule journée ni s'imposer les trajets quotidiens en transports en commun, se délocalise dans une chambre d'hôtel du quartier. Après une semaine, la famille épuisée appelle au secours. Une place se libérant rapidement, le transfert est organisé. Après divers aléas et la correction de manifestations inconfortables, l'état de santé de Monsieur A. se stabilise, permettant son passage en SSR, au même étage que l'USP, avec une prise en charge par une équipe ayant déjà eu contact avec le patient. Le décès survient deux mois et demi après l'entrée dans l'établissement.

Bobonne voit l'histoire de Madame B., 70 ans, habitant Paris mais sans autre famille qu'une nièce résidant à proximité de l'hôpital Joffre-Dupuytren. Madame B. entre en urgence à la Pitié-Salpétrière pour détresse respiratoire dans le cadre d'une maladie neuro-dégénérative d'évolution rapide. L'évaluation et les premiers soins sont organisés à La Pitié, et le transfert est organisé à Joffre-Dupuytren. Après quelques semaines et quelques ajustements de traitement, la situation se stabilise suffisamment pour envisager une prise en charge dans une structure plus légère, et le transfert peut être réalisé vers une maison de retraite du secteur avec l'aide et la présence soutenue de la nièce de la patiente.

Bobonne voit l'histoire de Madame C., 85 ans, hospitalisée en SSR dans le cadre d'une perte d'autonomie progressive sur maladie d'Alzheimer évoluée. Quelques jours après son admission survient un accident vasculaire cérébral avec hémiplégie rapidement compliqué d'une épilepsie rebelle. Devant la répétition des crises rendant l'épilepsie permanente, définition de l'état de mal épileptique, le Samu est appelé à la rescousse mais s'avoue rapidement en échec. Dans le contexte, une place en réanimation est inenvisageable et la patiente est laissée aux bons soins du SSR, avec une proposition de traitement de base. Devant l'échec de ce traitement, la seule solution restante, ne serait-ce que pour faire cesser l'état de mal, réside dans des acrobaties thérapeutiques habituellement réservées aux services de Réanimation, avec leurs moyens lourds de surveillance. En quelques heures et au terme de ces mesures exceptionnelles, l'état de mal cède, laissant la place à une somnolence paisible.


Bobonne voit l'histoire de Madame D., 76 ans, porteuse d'un cancer colique en phase palliative, avec une hémorragie rebelle a priori fatale à cour terme. Outre divers ajustements du traitement destinés à améliorer le confort de la patiente, un traitement hémostatique est institué et permet l'arrêt du saignement. L'état général s'améliore sensiblement. Madame D. retrouve progressivement goût au quotidien puis à la possibilité de quelques projets. Une permission en famille à l'occasion des fêtes de Noël concrétise les choses, et le retour au domicile peut finalement être organisé, ainsi que la reprise d'une chimiothérapie légère. Un an après, un nouvel épisode hémorragique conduit la patiente aux Urgences de son hôpital, qui appellent le service en disant sans y croire « Elle saigne abondamment, mais elle n'a pas l'air inquiète. C'est elle qui nous demande de vous la confier en disant « Ils sauront quoi faire » ». Le transfert est organisé, et le traitement hémostatique qui avait été interrompu est réintroduit. Le saignement cède à nouveau, et Madame D. regagne son domicile quelques jours plus tard. Elle décèdera dans le service un an plus tard, lors de son troisième séjour à l'occasion d'une complication différente de son cancer.

Elle pourrait en raconter comme ça jusqu'à la fin des temps, Bobonne. Pas pour se glorifier, parce qu'elle pourrait aussi raconter des histoires d'échec, de douleur, de drame, comme dans tout hôpital. Mais simplement pour faire toucher du doigt ce qu'il veut, le patient, ce qu'il attend, ce dont il a besoin.

Et ce qu'il attend, ce n'est pas si compliqué. Il attend des soins, des soins qu'on lui administre mais tout autant, et en même temps, du soin qu'on prend de lui. Il attend de la compétence, de la douceur, de la compréhension, de la réassurance, du respect. Il attend de pouvoir être entouré par ses proches, de pouvoir continuer à faire partie de la société, qu'il soit malade, handicapé, ou guéri. Il attend que sa vie conserve son sens, le sens qu'il lui voit, son goût, sa saveur, un sens qui lui donne l'envie de la poursuivre. Il attend qu'on le soigne et aussi qu'on l'accompagne, qu'on accompagne ses proches, lui qui de sa place continue à accompagner les autres.

Les uns diront : « C'est bien beau tout ça, mais a-t-on réellement besoin de l'hôpital pour s'occuper de tous ces aspects ? ». Les autres diront : « Ce n'est pas tant que chacun de ces aspects doit relever de l'hôpital. C'est que puisque l'hôpital est chargé de soigner des patients, il ne peut faire de bonne médecine qu'en se préoccupant globalement de leur situation, sous tous ses aspects ».

Les uns diront : « Vous savez combien ça coûte la compétence, la réassurance, la proximité, le goût de vivre ? ». Les autres diront : « Vous savez combien ça coûte l'incompétence, la peur, la solitude, le désespoir ? »

jeudi 4 mars 2010

Et le patient dans tout ça ? : petit intermède de psychologie politico-sanitaire


On pourrait se dire que le patient, c’est justement le sujet, depuis le début. Que toute cette dispute n’est que l’affaire de quelques énervés sur le terrain face à quelques maladroits des hautes sphères qui se houspillent chacun à un bout de la chaîne pour décider comment faire pour que le patient soit le mieux soigné, soulagé, accompagné. On s’invectiverait sur le comment, mais on serait d’accord sur le pourquoi, sur l’objectif : rendre le meilleur service au patient.

Si ce n’était que ça ! Chacun en serait pour son compte d’époumonage, mais le résultat serait le même : une meilleure prise en charge de tous ceux frappés par le sort dans leur santé. Le public n’aurait d’autre intérêt à suivre les évènements que celui du Romain assistant aux jeux du cirque : un beau spectacle sanglant, et que le meilleur gagne !


Hélas, chaque partie a un regard bien à elle sur le sujet de la dispute. Pour les uns les soins dont ils font leur quotidien, la meilleure façon de les exécuter pour qu’ils soient efficaces et administrables à ceux qui en ont besoin. Pour les autres la façon de répartir et d’organiser le financement de ce puits sans fond que creusent les soignants par leurs actes et les patients par leurs demandes. D’un côté ceux qui dépensent. De l’autre ceux qui payent. De ce point de vue, la discussion est donc nécessairement faussée, chacun voyant midi à sa porte, mais les deux portes ne se situant pas sur le même palier.

Mais jusque là, rien de bien inattendu. Ca complique la discussion, mais avec un bon téléphone on doit pouvoir se parler d’un étage à l’autre. D’autant qu’au bout du compte, chacun défend des intérêts différents de la même personne : le citoyen qui par son côté « contribuable » finance le système, et qui par son côté « malade potentiel ou épisodique » pioche dans la caisse et participe à la dépense.



Et la difficulté est bien là, quand les consignes du citoyen-contribuable à ceux chargés de le défendre s’opposent à celles du citoyen-patient à ceux qui ont la charge de sa santé. Il dit à papa-qui-tient-la-bourse de rester ferme pour tenir les comptes, tout en disant à maman-qui-met-du-baume-sur-les-plaies de faire tout ce qu’elle peut parce que ça fait mal et que ça fait peur. « Maman, donne le moi, cet antibiotique. Qu’est-ce que ça peut faire s’il coûte 100 euros la boite ? » ; « Papa, ne la laisse pas gaspiller à tort et à travers. C’est quand même moi qui paye, à la fin ? Impose toi, enfin, c’est toi le chef de famille ! ». C’est finalement de ce citoyen ambivalent – ou schizophrène pourrait-on dire selon qu’on est tolérant ou agacé -, de chacun des aspects de sa double personnalité, que chaque partie tire sa légitimité et la considère comme prééminente.

Et alors, se dira-t-on ? L’ambivalence est humaine, ce n’est pas à un soignant qu’on va apprendre cela. Toute la tâche, sa difficulté, mais également sa grandeur, est de faire avec cette contrainte.

Ce qui serait vrai justement si chacune des parties avait la même conscience de cette réalité, et donc le même recul de ne pas se voir comme prééminente. Et toute la catastrophe survient lorsque, au contraire, Papa se fâche, tape sur la table, dit qu’il a été mis à cette place pour remettre de l’ordre dans la gabegie ambiante, et qu’il ne sera pas dit qu’il se dérobe devant son devoir. « De toute façon, j’ai raison parce que je suis le chef, un point c’est tout ! Je veux bien réunir tout le monde pour expliquer comment on va s’y prendre ; pas pour perdre du temps sur les états d’âme de chacun et encore moins pour remettre en question ce que j’ai décidé qu’on ferait ». Et comme on s’est débrouillé pour confier à Papa les cordons de la bourse, la capacité d’ouvrir ou de couper les vivres, de dire à Maman comment elle devra s’y prendre, et finalement de décider de qui sera Maman, l’asymétrie entre les deux parties devient patente. Autour de la table de ce jeu de poker, les représentants du citoyen-contribuable ont les cartes en main, et ceux du citoyen-patient ramassent les mégots.

Après tout, rien de plus normal, puisque le citoyen est contribuable bien plus souvent et bien plus longtemps qu’il est patient. Vu sous cet angle, la question de la prééminence ne se discute même plus.

Alors qu’en est-il de la question de départ : « Et le patient dans tout ça ? ». Claude Evin, prochain Directeur de l’ARS, déclare dans une interview du Monde « Personne n'a le monopole de l'intérêt des malades » : Papa disqualifie Maman, siffle la fin de la partie, et ramène Bobonne dans sa cuisine.



Quid des soins de proximité ? Quid de la prise en charge des personnes âgées ? Quid de la démographie et de l’explosion à venir du nombre de patients âgés à soigner ? Quid des tarifs prohibitifs des Maisons de Retraites décentes ? Quid des prix délirants autorisés de certains médicaments ? Quid des listes interminables de déremboursements ? Quid des sous-effectifs au lit du patient ? Quid des budgets d’intérim épuisés au milieu de l’année ? Quid des soignants introuvables car partis dans le privé rémunérateur à la sortie de l’école ? Quid des années de numerus clausus dogmatiques et imprévoyants dans les formations de médecins et d’infirmières ? …

Quid ? J’en sais rien, Bobonne est enfermée dans la cuisine …